Peu connu en France, Gil Scott-Heron est pourtant l'un des artistes clés de l'histoire de la musique noire américaine. Mais si la cohérence de son œuvre est inconstestable, appuyée par des talents de poète et de musicien accompli, son parcours n'a pas été aussi fulgurant que d'autres grand noms de la soul music des années 70, parmi lesquels Curtis Mayfield ou Marvin Gaye. Une soul music sophistiquée et engagée dans laquelle il s'inscrit pleinement.
L'engagement de Gil Scott-Heron prend sa source dans son enfance passée dans le Tennesse, où la ségrégation raciale dans les années 50 est encore forte. Sa grand-mère, qui l'élève depuis le divorce de ses parents, est une militante active des droits civiques. Cultivée, elle lui fait également découvrir la musique et la littérature.
Puis il part pour New-york et entre à l'université. Il découvre la vie dans les ghettos du Bronx et de Chelsea. C'est précisément cet environnement qu'il décrit dans son premier roman, Le Vautour. Dans ce polar publié en 1968, alors qu'il n'a que 19 ans, il raconte le quotidien dur de jeunes du ghetto, entre violence, drogue et misère affective.
Le jeune écrivain, admirateur des poètes Langston Hughes et LeRoi Jones, publie par la suite un recueil de textes très engagés. Il est encore à l'université lorsqu'il est contacté par Bob Thiele. Ce producteur de jazz connu pour avoir travaillé avec John Coltrane lui propose d'enregistrer ces textes. Le premier album qui en résulte, intitulé Small Talk at 125th and Lenox, paraît en 1970. Accompagné de percussions très funky, à la manière des Last Poets, Gil Scott-Heron scande, raconte, et parfois chante, avec un charisme et une assurance déjà bien marquée. A ses côtés on remarque déjà au piano le nom de Brian Jackson, que Scott-Heron a rencontré à l'université et qu'il considère comme son alter ego.
Accompagné des plus soul des musiciens jazz, parmi lesquels Ron Carter, Bernard Purdie ou encore Hubert Laws, il affirme son style sur les albums Pieces of a Man (1971) et Free Will (1972). Après avoir découvert le poète plein d'éloquence, on découvre le musicien et chanteur accompli. Le morceau The Revolution will not be televised, qui date de cette période, est l'un des plus connus. Dans un texte au vitriol, il dénonce l'attitude de bon nombre des afro-américains qui ne se révoltent pas contre la dégradation de leurs conditions de vie, trop occupés par les mirages télévisés des produits de consommation.
Les années 70 furent sans conteste la période la plus prolifique pour ce musicien, pendant laquelle plus de dix albums parurent. Flirtant avec le free jazz aussi bien qu'avec des rythmiques pré-disco, la musique qui l'accompagne est aussi riche et variée que les thèmes de ses textes. En 1975 il dénonce l'apartheid en Afrique du Sud dans la chanson Johannesburg, son premier véritable hit en terme de ventes. Avec autant de verve et d'accuité, il abordera par la suite les problèmes écologiques (We almost lost detroit), les addictions (The Bottle, Angel Dust), l'immigration (Alien), et bien sûr l'histoire des noirs américains (Tuskeegee 626, Delta Man, The Klan).
Dès la fin des années 70, un virage musical de fait sentir. Les synthétiseurs arrivent dans la musique du chanteur et poète. Si certains sons peuvent paraîtrent un peu datés aujourd'hui, la connaisance du groove et le génie mélodique de l'artiste font de la plupart de ces morceaux des chefs d'oeuvre. Pourtant le public ne suit plus, et Gil Scott-Heron ne tardera pas à être laché par sa maison de disque. S'il continue après 1982 à donner des concerts, son heure de gloire semble alors passée, et des rumeurs commencent à circuler sur sa dépendance à certaines drogues.
Dans les années 90, avec l'émergence du rap auprès du grand public, on reparle de Gil Scott-Heron. Ces morceaux sont samplés, il est cité comme influence, des rappers New-yorkais du Wu-Tang Clan aux français férus d'électro du groupe Air. Un nouvel album inespéré paraît en 1994: Spirits. Si la voix est éraillée, les instrumentaux un peu approximatifs, le musicien n'a rien perdu de sa verve. Dans un savoureux exercice de spoken word, Message to the messenger, il critique les rappers qui se revendiquent un peu facilement de lui, dénoncant leur inconsistance, tant du point de vue musical qu'idéologique.
Mais ses propres démons ne tardent pas à le rattraper. Interpellé plusieurs fois en possession de drogue, il multiplie depuis 2002 les séjours en prison et centres de désintoxication. Si il n'est agé aujourd'hui que de 57 ans, force est de constater à la vue des images de ses derniers concerts qu'il en paraît bien plus, et que la suite de sa carrière semble pour le moins incertaine.
Florian, 11/2006
