On avait fini par ne plus y croire, à ce retour de Gil Scott-Heron. Son concert annulé à Paris l'été dernier avait fini d'achever nos espoirs de réentendre un jour l'un des plus grand artistes de la musique noire américaine. Celui qui avait enchainé dans les années 70 d'une douzaine d'albums inspirés semblait avoir sombré définitivement quelque part au cours de la décennie suivante. L'album Spirits, paru en 94, avait constitué un premier retour remarqué. On y avait déjà décelé les fêlures d'un musicien marqué par ses addictions et des échecs dans sa vie personnelle. Après de nombreuses années en prison entre 2001 et 2008, pour possession de drogue, et une actualité artistique quasiment inexistante, ce nouveau retour était inespéré.
Autant être clair, les arrangements de ce nouveau disque n'ont pas grand chose à voir avec ceux de ses anciens disques, teintés de soul et de jazz. Il s'agit ici de productions minimalistes, parfois quasi-expérimentales, mélangeants samples hachés, sons électroniques minimalistes, guitares et pianos acoustiques. Une bande-son apportée par Richard Russell, le patron du label anglais XL , aidé de musiciens anglais tels que Damon Albarn et Chris Cunningham. Si sur le papier cela peut surprendre, l'alchimie opère sur disque. La voix grave de Scott-Heron, tantôt calme et solennelle, tantôt enrayée et empreinte de rage, s'intègre bien aux harmonies sombres de ses nouveaux comparses.
Les textes sont aussi assez éloignés des thèmes politiques et sociaux qui l'on rendu célèbre, et aborde plutôt des sujets personnels. Il rend ainsi hommage à sa grand-mère et sa mère (On Coming From a Broken Home), fait allusion à ses démons intérieurs en reprenant le blues mythique de Robert Johnson Me and the Devil, ou dénonce l'oppression ressentie face à son environnement (New-York is Killing Me, Running). On notera aussi la reprise d'un autre classique du blues, I'll take care of you, autrefois popularisé par Bobby Blue Bland, et qui est un des morceaux les plus touchants de ce disque.
Mais l'album s'achève après moins d'une demi-heure, laissant un sentiment d'inachevé, et on serait tenter de penser à une opération marketing, un come-back de complaisance. Et pourtant non, c'est tout l'inverse que l'on entend. Là où les anciennes gloires survivantes de la soul music se complaisent en reprenant leurs vieux standards ou avec des nouvelles productions sirupeuses, Gil Scott-Heron a fait le choix d'une musique exigeante et innovante. Les titres d'autres compositeurs qu'il reprend, ses textes âpres et touchants, la musique oppressante et cinématique, tout sonne authentique, sincère, et surtout ne laisse aucun doute sur le fait que ce disque est paru en 2010, que sa musique est unique, et qu'il ne sera pas oublié dans quelques mois.
Florian, 02/2010
